Un ministère remplace 4 000 agents par une IA, puis les réembauche à mi-temps pour corriger ses erreurs, payés à la correction
Présenté comme la « plus grande transformation de l'action publique depuis le Minitel », le remplacement d'un service entier par un assistant d'IA a eu un effet inattendu. Selon un bilan interne consulté par Mediatart, les agents remerciés sont revenus, sous un nouveau statut : « correcteur d'IA vacataire ».

Le bilan interne fait 22 pages et porte un titre victorieux : « Transformation réussie, phase 1 ». Il concerne un service ministériel chargé de répondre aux courriers des usagers, entièrement confié en mars à un assistant d'IA générative. Les 4 000 postes d'agents ont été supprimés, au nom de « l'efficience » et du « redéploiement des forces vers l'essentiel ».
L'assistant a répondu à 2,1 millions de courriers en trois mois. Le bilan s'en félicite en page 3. En page 14, il précise qu'un tiers de ces réponses contenaient « des erreurs significatives », parmi lesquelles 40 000 condoléances adressées à des usagers qui demandaient un acte de naissance.
Le correcteur vacataire
Pour corriger ces erreurs, le ministère a créé en juin un nouveau statut : « correcteur d'IA vacataire ». Il est payé 0,42 euro par erreur corrigée, sans heures minimales, et travaille depuis chez lui sur une plateforme qui distribue les réponses fautives par lots de cinquante.
Le bilan note avec satisfaction que 3 600 correcteurs ont été recrutés, « principalement parmi des profils déjà formés aux procédures ». Il s'agit des agents remerciés en mars. Ils font le même travail qu'avant, plus vite, sans bureau, pour un tiers de leur ancien salaire.
L'IA corrige ses correcteurs
Une seconde difficulté est apparue en août. L'assistant, mis à jour, s'est mis à vérifier les corrections des correcteurs. Il en a annulé un tiers, jugées « non conformes au style institutionnel ». Les correcteurs ont été payés pour leurs corrections, puis prélevés pour les corrections de leurs corrections.
Le ministère vante « une boucle d'amélioration continue entre l'humain et la machine ». Il prévoit d'étendre le modèle à d'autres services, et de confier à l'IA la rédaction du prochain bilan, « pour en améliorer la sincérité ».
Les lettres de Mme Perrot
Françoise Perrot, 58 ans, a été agente d'accueil courrier pendant trente et un ans. Elle est aujourd'hui correctrice vacataire, dans sa cuisine, avec un vieil ordinateur prêté par son fils.
Elle connaît certains usagers par leur écriture. Quand elle tombe sur leurs lettres, elle ne se contente pas de corriger la réponse de la machine. Elle ajoute une ligne à la main, sur le modèle d'avant : « Bien à vous, et prenez soin de vous. » L'IA supprime la ligne à chaque fois. Elle la remet à chaque fois. Elle dit qu'à 0,42 euro, c'est la phrase la mieux payée de sa carrière.
Mathilde Cerquand