Présidentielle : les équipes de campagne s'arrachent les salles de l'adversaire, et les fichiers de ses spectateurs
Depuis que les meetings se tiennent au lendemain et à côté de ceux du concurrent, le marché des salles s'est emballé. Mediatart a consulté le planning d'une grande salle réservée le même soir par quatre candidats, et la liste des badges scannés à l'entrée.
Le planning tient sur une feuille A3 punaisée dans le bureau du régisseur d'une grande salle de province. Pour le samedi 5 décembre, quatre réservations se superposent, à neuf minutes d'intervalle : 20 h, 20 h 09, 20 h 18 et 20 h 27. Les quatre équipes ont versé un acompte. Aucune n'a été prévenue des trois autres.
La stratégie est devenue la norme de cette campagne : tenir son meeting le lendemain et à proximité de celui du rival, afin de « répondre à chaud ». Elle a fini par produire son inverse logique, tenir le sien avant, dans la même salle, pour priver l'autre de décor.
La liste des badges se vend mieux que la salle
Selon nos informations, l'essentiel du chiffre d'affaires ne vient plus de la location. Il vient des badges. Chaque spectateur scanné à l'entrée alimente un fichier revendu aux équipes concurrentes. Une grille tarifaire, consultée par Mediatart, distingue la « foule tiède » à 4 euros le contact et la « foule acquise » à 11 euros.
La catégorie la plus chère concerne les spectateurs vus à plusieurs meetings rivaux. Ils sont vendus 27 euros pièce sous l'appellation « électeurs indécis certifiés ». Le régisseur explique, sans malice, que « l'indécision est devenue la denrée la plus rare du pays ».
Un public sous contrôle
Les équipes peuvent également acheter une option « ambiance », qui fournit la mesure du volume sonore des applaudissements par rangée. Les rangées jugées tièdes sont signalées en orange sur un écran en coulisses. Un responsable de campagne confie avoir déjà « déplacé une rangée entière vers le fond, pour l'image ».
Sur la légalité du fichier, le gestionnaire de la salle a une réponse toute prête : les spectateurs ont accepté les conditions générales, affichées à l'entrée sur un panneau de 4 mètres, « en police 6, mais lisible avec de la volonté ».
Le fichier est désormais enrichi par une IA de reconnaissance faciale installée aux portiques, qui associe chaque badge à un visage et chaque visage à un « niveau d'adhésion » mesuré pendant le discours. Les spectateurs qui n'ont pas souri au bon moment sont revendus moins cher, sous l'étiquette « adhésion faible, potentiel de conversion élevé ».
L'électeur le plus ciblé du département
Théo, étudiant en BTS, a assisté aux quatre meetings du mois dernier. Il ne votera probablement pour aucun des candidats. Il venait parce que la salle était chauffée et que sa chambre ne l'est plus depuis octobre.
Il est aujourd'hui l'électeur le plus ciblé de son département. Il reçoit chaque matin quatre tracts, dont il se sert pour allumer son poêle. Il dit que c'est la première fois qu'un programme politique lui apporte un peu de chaleur.
Yanis Ferrandou