Des manchots s'installent sur le site d'un data center, qui les recense désormais comme utilisateurs actifs
Le consortium fictif Nordhalde Compute avait choisi une île subantarctique pour refroidir gratuitement ses machines. Huit mois plus tard, 2 300 manchots occupent les abords du bâtiment, chacun équipé d'un identifiant pour gonfler les chiffres d'audience.
Le projet avait été présenté comme un modèle de sobriété. En installant son centre de données sur une île subantarctique, le consortium Nordhalde Compute comptait refroidir ses serveurs avec l'air polaire, sans climatisation. La plaquette parlait de « calcul propre, au bout du monde ». Huit mois plus tard, le bout du monde est occupé.
Attirés par la chaleur rejetée par les machines, 2 300 manchots se sont installés autour du bâtiment. Ils couvent contre les grilles d'aération, dorment près des groupes électrogènes et ont fait de la zone de livraison une nursery. Pour ne pas les déranger, la puissance de calcul a été réduite de moitié.
2 300 comptes vérifiés
La baisse d'activité inquiétait les investisseurs. Le consortium a trouvé une solution. Chaque manchot a été équipé d'une puce, officiellement pour « le suivi scientifique de la colonie », et comptabilisé comme « utilisateur mensuel actif » de la plateforme hébergée sur le site.
La colonie représente aujourd'hui 14 % de l'audience déclarée. Un manchot particulièrement mobile, identifié par le numéro 0412, a reçu en un mois 340 publicités ciblées, dont une majorité pour des croisières et des doudounes. Un rapport aux actionnaires le présente comme « un utilisateur à très fort engagement ».
Le profil de la colonie
Le consortium a poussé plus loin. Les déplacements des manchots, enregistrés par leurs puces, alimentent désormais un « profil comportemental » vendu à des annonceurs comme représentatif d'un « public grégaire, fidèle et peu exigeant ». Plusieurs agences l'auraient acheté pour calibrer des campagnes électorales.
Le consortium assure respecter « la vie privée de tous ses utilisateurs, à plumes ou non ». Il rappelle qu'aucun manchot n'a déposé de réclamation.
Le centre de données héberge, selon nos informations, un modèle d'IA chargé de rédiger des rapports de durabilité pour d'autres entreprises. Il a rédigé celui du site lui-même, qui classe la colonie de manchots comme « compensation biodiversité ». Le site a obtenu la meilleure note de son label environnemental.
La période d'essai
Le seul technicien permanent du site, un Breton taciturne prénommé Yann, a refusé de pucer les poussins. Il les a déclarés dans le système comme « comptes en période d'essai », une catégorie qui n'est jamais facturée.
Il passe ses pauses avec eux, assis sur une caisse, sans téléphone. Il dit qu'il n'a jamais été aussi peu connecté ni aussi bien entouré. Il a demandé que son contrat soit prolongé jusqu'à ce que les poussins sachent nager. La direction a accepté, en pensant qu'il parlait d'une formation.
Bérénice Lhostal