Freelance : un développeur facture 2 340 euros une « petite modif rapide », le client exige un logiciel qui le photographie au travail
La facture détaillée, de quatre pages, circule depuis une semaine chez les indépendants. Mediatart a pu retracer l'origine de la demande, formulée un vendredi à 18 h 47, et le logiciel de capture d'écran imposé en retour.
Le message est arrivé un vendredi à 18 h 47, heure que les indépendants reconnaissent entre mille. Il tenait en une ligne : « Petite modif rapide sur le site, rien de méchant, tu peux regarder ce week-end ? » Il s'agissait de déplacer un bouton. Le bouton était relié à onze autres choses.
La facture, quatre pages et 31 lignes, détaille le parcours. Déplacement du bouton : 15 minutes. Réparation du formulaire cassé par le déplacement : 3 heures. Réparation du paiement cassé par la réparation du formulaire : 6 heures. Ligne 27 : « Appel vite fait, 1 h 40. » Total : 2 340 euros hors taxe.
Payé à la capture d'écran
Le client a contesté. Il a demandé une preuve du temps passé et exigé l'installation, pour la suite de la mission, d'un logiciel qui photographie l'écran du prestataire toutes les quatre minutes et mesure l'activité du clavier. Le développeur serait rémunéré au prorata des captures où il « semble travailler ».
Les captures où il réfléchissait, les yeux au plafond, ont été déduites. Celles où il cherchait une solution sur un forum ont été classées « loisirs ». Le logiciel attribue chaque soir un « indice de dévouement » de 0 à 100, transmis au client avec une courbe.
La version Direction
L'éditeur du logiciel revendique 40 000 clients. Sa plaquette parle de « confiance augmentée ». Elle propose une version « Direction », sans capture d'écran, réservée aux dirigeants, « dont le travail ne se voit pas, puisqu'il est stratégique ».
Le client assure ne rien avoir contre les indépendants. Il reconnaît simplement préférer « les gens qui tapent à ceux qui pensent, parce que penser, ça ne se facture pas proprement ».
L'indice de dévouement est calculé par une IA de « productivité augmentée » qui analyse les captures d'écran et les mouvements de la souris. Elle a appris sur des millions d'heures de travail qu'un salarié productif « bouge sa souris en continu ». Plusieurs indépendants ont acheté un gadget qui agite la souris tout seul. L'IA leur a attribué un indice de 100.
Les économies d'idées
Le développeur, Hugo, a terminé la mission. Pour ne pas être prélevé, il a pris l'habitude de réfléchir la nuit, écran éteint, assis dans le noir du salon.
Une nuit, sa fille de six ans s'est levée pour boire de l'eau. Elle lui a demandé pourquoi il travaillait sans lumière. Il a répondu qu'il faisait des économies d'idées. Elle s'est assise à côté de lui, a réfléchi aussi, les yeux au plafond, puis elle s'est endormie sur son épaule, sans que personne ne la photographie.
Yanis Ferrandou
Dossier : Vie chère